L’avenir de la gauche en France, par Antoine de Tarlé
Depuis l’échec de la candidate du PS au second tour de la présidentielle de 2007, l’opinion a été submergée de proclamations, déclarations et même quelques livres hâtivement fabriqués par divers responsables de la gauche, tous enclins à battre leur coulpe sur la poitrine du voisin ou du collègue. Il faut bien convenir qu’aucun de ces textes ne contient d’analyse vraiment convaincante sur les causes et les conséquences de la crise actuelle. On observera en particulier que les lieutenants des principaux leaders du PS se sont bien gardés d’épiloguer sur l’inaction de leurs patrons respectifs au cours des cinq dernières années. D’ailleurs, aucun politologue sérieux ne croit qu’un autre candidat, tel que Fabius ou Strauss-Kahn aurait fait un meilleur score que Ségolène Royal. La thèse de l’élection imperdable, complaisamment répandue par les lieutenants de Fabius et de Jospin est non seulement inexacte ; elle présente aussi l’inconvénient majeur d’effacer toute réflexion sur la crise structurelle du PS, crise qu’on a laissé se développer depuis 2002. L’objet de la présente note n’est cependant pas de revenir sur le passé. Les études sur la défaite de 2007, dont les causes sont relativement faciles à appréhender, ne vont pas manquer au cours des mois qui viennent. Il nous parait beaucoup plus important et urgent, en revanche, de préparer l’avenir, l’avenir du PS et de la gauche en général, avec en perspective les élections de 2012. Que faut-il faire, quelle réflexion mener pour qu’une force de gauche puisse affronter les prochaines élections avec une chance raisonnable de succès ?
La gauche en Europe
Avant tout débat, il importe de se placer non pas dans une perspective strictement hexagonale mais dans une vision européenne. Les forces politiques françaises affrontent les mêmes défis, les mêmes succès et échecs que leurs collègues des pays voisins qui sont soumis aux mêmes contraintes démographiques, économiques et sociales. Jeter un œil sur ce qui se passe autour de nous n’est pas un exercice habituel pour les hommes politiques français. Il est pourtant indispensable si on veut éviter de s’isoler dangereusement et donc, de s’enfermer dans de nouvelles impasses.
Ce qu’on constate, c’est que, globalement, la gauche est en difficulté partout en Europe et, cela, en dépit du virage social démocrate que la quasi-totalité des partis socialistes ont adopté des années et parfois des décennies avant nous. Ce recentrage impressionnant et ancien n’a pas empêché le PSD allemand de perdre la direction du gouvernement, le PS suédois d’être écarté d’un pouvoir détenu pendant des décennies, la coalition de gauche italienne de ne bénéficier que d’une maigre majorité face à l’opposition démagogique et irresponsable de Berlusconi, le parti travailliste néerlandais d’être en complète perte de vitesse. Affirmer que la gauche française doit s’aligner sur la social démocratie européenne n’est donc plus la solution. Il faut avoir le courage et la lucidité d’aller beaucoup plus loin.
Conservation ou changement
A ce stade, la réflexion doit se centrer sur les concepts de conservation et de changement. La question essentielle est la suivante : est ce que le changement est désormais l’apanage des partis de droite alors que la gauche, et pas uniquement chez nous, cherche avant tout à conserver les avantages acquis. N’assiste-t-on pas à à un bouleversement des images des uns et des autres qu’aucun mouvement social démocrate européen n’a su gérer correctement ce qui explique les déboires actuels.
Si on analyse le processus qui a conduit à l’élection de Nicolas Sarkozy, notamment à travers les études du Cevipof, on constate que le besoin de réformes a fait basculer une partie de l’électorat du centre gauche en faveur du candidat de la droite. Les sondages réalisés pendant la campagne, notamment par RMC-20 Minutes, ont révélé une forme de consensus pour certains projets défendus par Sarkozy et concernant par exemple, la réforme de l’enseignement supérieur, le service minimum, la fin des régimes spéciaux de retraite. En revanche, l’adhésion aux propositions de la candidate socialiste était faible alors que Ségolène Royal avait pris la précaution de s’écarter du projet officiel du PS jugé à juste titre, complètement irréaliste.
Il y a certes un grand écart entre les intentions d’un électorat emporté par l’euphorie d’un scrutin et les dures réalités des changements imposés par de nouvelles lois. Néanmoins, il est incontestable que l’idéologie de la gauche, privée désormais de la dynamique marxiste et même du corps de doctrine de la social démocratie à la scandinave, se réduit désormais à la défense des droits acquis des salariés en CDI, des enseignants et, plus généralement des fonctionnaires et même des cadres supérieurs, grands bénéficiaires de la loi sur les 35 heures. La sociologie de l’électorat socialiste reflète d’ailleurs ces orientations avec un pourcentage relativement faible d’ouvriers et de travailleurs précaires et une part importante de cadres et d’habitants des grandes métropoles.
Le parti socialiste affronte aujourd’hui un double défi : comment proposer à l’ensemble des électeurs un programme de « mouvement » qui le distingue clairement de la droite et comment gérer la fraction la plus rétive de la gauche alors que celle ci a démontré maintes fois dans le passé sa capacité à mobiliser un nombre non négligeable de mécontents et, dans d’autres pays comme l’Allemagne, la Suède ou les Pays Bas, a contribué à faire chuter les socio démocrates.
Réformes et valeurs de gauche
Sur le premier point, la priorité consiste à faire dès maintenant un état des lieux, sans présupposés idéologiques et en tenant compte des préoccupations légitimes des gens. La liste des dossiers est relativement facile à établir. Elle porte en particulier sur l’éducation, le régime de santé et des retraites, l’environnement, l’emploi et le statut juridique des salariés, l’intégration et la politique d’immigration. Il ne sera pas difficile non plus de faire élaborer des pistes de solution par des experts. Le vrai enjeu sera ensuite de donner un contenu politique et donc humain à des réponses qui, dans un premier temps, seront forcément technocratiques et donc inacceptable par l’opinion.
Définir le contenu politique des réformes, c’est déterminer les valeurs fondamentales de la gauche qui la distinguent du bloc conservateur que Sarkozy vient de réunifier pour la première fois depuis la présidence de Pompidou en 1969.
Pendant la presque totalité du 20éme siècle, ces valeurs s’étaient constituées autour d’éléments qui semblaient immuables : la mémoire de la Révolution française, une vulgate marxiste plus ou moins explicite qui débouchait sur un messianisme optimiste, la lumière socialiste finissant par triompher des ténèbres capitalistes, enfin, un authentique souci du sort des opprimés de la vie et du système économique.
En 2007, il ne reste plus grand-chose de cet édifice idéologique que François Mitterrand avait encore su exploiter avec brio en 1981. En revanche, il existe toujours d’autres valeurs que l’édifice passé avait masqué ou déformé mais sur lequel il s’était construit : la soif de justice sociale, l’attachement au débat démocratique, la défense des minorités.
C’est au nom de ces principes que des propositions devront être élaborées. Elles ne seront acceptables et donc acceptées que si elles mettent en valeur l’impératif de justice et d’égalité que les électeurs identifient à la gauche. Elles seront crédibles si elles tiennent compte des réalités économiques auxquelles le public, de mieux en mieux informé, est désormais particulièrement sensible.
Deux exemples puisés dans la dernière campagne présidentielle, illustrent ce propos.
Le premier concerne la réforme du régime des retraites. Au lieu d’en parler de manière claire et pédagogique, le PS est allé d’errements en errements. Il a commencé par nier le problème en proposant dans son programme de 2006 la suppression de la réforme Raffarin. Ensuite, au cours de la campagne présidentielle, la candidate et son équipe n’ont jamais présenté de propositions précises, s’abritant derrière une négociation future avec l’ensemble des syndicats.
L’attitude responsable et probablement payante sur le plan électoral, aurait été de rappeler les contraintes démographiques qui rendent indispensable, en France comme dans le reste de l’Europe, un recul de l’âge de départ à la retraite de la totalité des salariés, régimes spéciaux compris. Ce constat aurait dû être accompagné d’un engagement d’ouverture de discussions avec les parties concernées pour prendre en compte les situations des salariés ayant commencé à travailler avant 16 ans et des retraités à faible revenu. Ce débat aurait aussi dû être suivi de propositions concrètes sur la réforme du contrat de travail et l’aménagement de la transition entre le RMI et les plus bas salaires, l’objectif étant de ramener aussi à l’équilibre les caisses de retraite en remettant au travail le maximum de salariés.
Le second exemple porte sur le chiffrage. Il est très révélateur que pour la première fois, dans une campagne présidentielle en France, la question du coût des programmes des deux principaux candidats ait fait l’objet de controverses et reflété une vraie inquiétude de l’opinion. Du coup, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont été obligés de se justifier et d’expliquer, de manière embarrassée, comment ils comptaient financer leurs coûteuses promesses. Cela signifie qu’à l’avenir, la gauche ne pourra pas se contenter de promettre une généreuse distribution de cadeaux financée par des hausses d’impôts qui nous isoleraient un peu plus du reste de l’Europe.
Le handicap des syndicats
L’une des raisons du flou de l’attitude du PS sur des mesures douloureuses mais néanmoins indispensables est la crainte de s’aliéner les organisations syndicales. On touche ici à un des handicaps majeurs de la gauche française qu’il faut aborder franchement. Contrairement aux autres pays européens, la France ne dispose que de syndicats faibles et émiettés en de trop nombreuses organisations qui se disputent de rares adhérents : moins de 10% des salariés. Au surplus ces syndicats ont toujours entretenu des rapports ambigus avec les partis. La CGT a été trop longtemps la courroie de transmission du PC tandis que FO et la CFDT gardaient leurs distances par rapport au PS. Aucune de ces centrales n’a d’ailleurs clairement soutenu la candidate de la gauche, lors des dernières élections.
Très minoritaires et taraudés par la crainte de perdre le peu d’influence qui leur reste, les syndicats s’accrochent à un corporatisme qui leur garantit la fidélité d’étroites catégories de la population : salariés CDI des grandes entreprises, fonctionnaires, enseignants, étudiants. Il n’est donc pas possible en France d’organiser des conférences nationales réunissant des représentants du gouvernement, des salariés et des employeurs pour définir des objectifs d’intérêt national permettant à la collectivité de se sortir d’une situation préjudiciable au pays dans son ensemble. Cela a été réalisé ailleurs en Europe, ce n’est pas envisageable dans notre pays. Chaque fois qu’un gouvernement y a convoqué une telle conférence, patronat et syndicats se sont mis d’accord pour demander à l’Etat, c'est-à-dire aux citoyens contribuables, de payer la note. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que les salariés qui payent aussi beaucoup d’impôts aient eu le sentiment que leurs intérêts n’étaient pas sérieusement défendus.
Le PS ne peut donc pas continuer à déclarer qu’en cas d’élection de son candidat, ce type de réunion « au sommet » proposera des solutions à la crise des retraites ou de la sécurité sociale. Ce processus n’est démocratique qu’en apparence en raison de la faible représentativité des intervenants. Les syndicats sont trop minoritaires pour prendre les risques qu’on attendrait d’eux. Il n’y aura donc jamais de proposition constructive, élaborée dans ce cadre.
Pourtant, personne à gauche ne doit tabler sur un affaiblissement supplémentaire des syndicats qui favoriserait l’émergence de mouvements revendicatifs spontanés et incontrôlables. Il est donc indispensable de les consulter et même de les associer aux études sur les dossiers sociaux importants. On ne peut en revanche attendre d’eux des prises de position à risque sur la réforme des retraites ou la réorganisation de l’enseignement supérieur.
Le PS doit donc accepter le principe que sur de nombreux points de son futur programme il ira à l’encontre des déclarations publiques des organisations syndicales. Cette attitude n’est tenable que si elle s’appuie sur un large consensus de l’opinion et un important effort d’explication auprès des citoyens.
La gauche de la gauche
Le second défi est posé par la nécessité gérer les réactions d’une fraction de l’électorat de gauche qui est toujours prête à rejeter toute forme de recentrage réformiste, voire social démocrate et peut être tentée dans certains cas par la politique du pire.
Il ne faut pas traiter ce risque à la légère au vu des résultats des dernières élections qui ont été marquées par une forte chute de l’extrême gauche. En 2007, de nombreux électeurs ont décidé de voter utile pour éviter une réédition de la catastrophe de 2002. Rien ne dit que ce comportement se renouvellera lors des prochaines échéances. En fait les exemples européens incitent à la prudence. Dans plusieurs pays, il existe un parti de la gauche socialiste qui est plus enclin à attaquer son voisin social démocrate que son adversaire de droite. Si la Grande Bretagne a échappé à ce phénomène en dépit du « virage à droite » du New Labour, c’est à cause du scrutin uninominal à un tour, particulièrement meurtrier pour les partis minoritaires.
Au surplus, toutes les études d’opinion montrent qu’une portion non négligeable de l’électorat rejette l’économie de marché et continue à espérer un changement de société qui la protégerait d’une mondialisation considérée comme responsable de tous les maux de la société.
Le PS ne sera crédible vis-à-vis de cette catégorie d’électeurs que s’il ouvre un chantier destiné à donner du travail et de l’espoir aux plus démunis. Ceux-ci ne sont pas forcément ceux qui votent à l’extrême gauche mais leur traitement aura valeur d’exemple pour des citoyens qui ne croient plus à l’efficacité d’un pouvoir de gauche et sont donc tentés en permanence par une attitude de refus absolu.
Un discours clair une vision de la société
En définitive, que peut-on attendre d’un grand parti de gauche qui a la volonté à se donner les moyens de conquérir le pouvoir et de gérer au mieux la société française ?
D’abord que les responsables du parti parlent clairement aux Français en s’inspirant sur ce point, de l’exemple de Nicolas Sarkozy. Loin d’être une stratégie perdante, ce comportement est le seul à même de gagner l’appui d’une majorité. Pourtant il n’a pas été habituel ces dernières années, les éléphants du parti ayant tendance à croire qu’ils effaroucheraient les électeurs en leur disant publiquement ce qu’ils constatent en privé. Il en est résulté une perte de confiance qui a certainement contribué à l’échec de 2007.
Le porte parole officiel du PS doit reconnaître que des changements importants seront engagés pour assurer la pérennité des régimes de retraite, le bon fonctionnement du système de santé, le maintien et l’amélioration de la qualité des services d’enseignement, la sauvegarde de l’environnement. Dans tous les cas, ces changements impliqueront des modifications des habitudes, la remise en cause de certains avantages acquis, voire, pour certains,des sacrifices financiers mais tout sera fait pour éviter que les catégories les plus défavorisées de la population soient pénalisées. Ces réformes expliquées avec soin et appliquées dans un esprit de justice sociale sont la condition de la relance de l’économie et donc, à terme, d’une progression du niveau de vie.
Ces projets élaborés par des experts seront soumis pour avis aux organisations syndicales mais relèveront de la responsabilité du politique, sanctionné par le suffrage universel car c’est aux électeurs qu’il appartient en dernier ressort de trancher.
En revanche, l’opinion n’attend pas de ce parti ou d’un autre une réforme profonde des institutions et une modification du mode de scrutin. Le public a suffisamment de bon sens pour savoir que l’installation d’une mythique VI éme République ne changera rien aux problèmes concrets de l’heure et risque même d’accroître la confusion. Par ailleurs, le scrutin majoritaire présente l’immense avantage de donner des majorités claires au pays et d’obliger les formations de droite comme de gauche à se fédérer au lieu de se multiplier à l’infini.
Nous pensons que si le parti socialiste suit ces orientations qui doivent être évidemment approfondies et complétées, il sera pris au sérieux par l’opinion et il apparaîtra comme une solution de rechange globale et crédible à la droite qui est au pouvoir aujourd’hui. Il donnera en effet le sentiment qu’il a réussi à bâtir une vision cohérente de la société à laquelle une majorité peut adhérer Si, en revanche, il se contente de bâcler un programme destiné à appâter diverses catégories d’électeurs et quelques intérêts corporatistes, il sera à nouveau renvoyé dans l’opposition par un électorat qui veut qu’on lui dise la vérité et qu’on en tire les conséquences.
Antoine de Tarlé
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