Anatomie d'une défaite, par R. H.

La victoire de Nicolas Sarkozy, et la défaite de Ségolène Royal, ont plusieurs causes politiques et sociologiques qui vont bien au-delà des seules erreurs de campagne. Au plan politique :

1) Le parti socialiste a utilisé pour choisir son candidat la voie des primaires, la plus démocratique pour trier des ambitions légitimes. Elle suppose la compétition interne puis le rassemblement contre l’adversaire commun. C’est la pratique des démocrates comme des républicains aux Etats-Unis, mais avec, aussitôt le choix entériné, la désignation d’un candidat à la vice-présidence, acte fort du rassemblement de chaque camp. Choisie par 60 % des voix Ségolène Royal a trop tardé à faire un geste en direction de ses deux challengers. Si elle avait indiqué de plus que Dominique Strauss-Kahn serait son Premier Ministre, elle aurait de plus pallié ses lacunes sur les questions économiques, sociales et internationales, et réalisé un meilleur score, au premier tour vis-à-vis de François Bayrou et au second face à Nicolas Sarkozy. Cette solution raisonnable a été à peine esquissée.

2) Le débat de Ségolène Royal avec François Bayrou entre les deux tours a été de qualité, mais on aurait du y préparer plus tôt les militants et les électeurs en n’assimilant pas le centre à la droite et en l’invitant plutôt à choisir son camp, ce à quoi Bayrou se refusait. La gauche est minoritaire dans le pays, comme l’ont rappelé les résultats du premier tour (36 %), et ne doit pas se replier sur son pré carré.  Sarkozy a su attirer au premier et au second tour l’électorat lepéniste, et pratique en direction de la gauche un mélange de débauchages  (participation au gouvernement) et d’ouverture républicaine (rapports et commissions). Nous avons, nous au niveau national comme dans plusieurs grandes villes, à rechercher les possibilités d’alliance au centre, en complément de l’alliance avec les Verts et les communistes, et du report espéré des voix de l’extrême gauche.

3) Le débat sur la démocratie participative, et en cours de campagne sur la VIème République, a été brouillon. Que voulons nous de plus en matière de rôle du Parlement, de décentralisation, de démocratie sociale avec les partenaires sociaux, et de participation directe ? Ce dernier sujet mérite mieux que les jurys citoyens pour surveiller les élus !

    4) Nous devons reconnaître que, pendant la campagne, le débat a davantage porté sur les propositions de Nicolas Sarkozy que sur les nôtres. Alors que celui-ci a pu bénéficier des nombreuses conférences thématiques organisées par l’UMP, notre débat sur le projet a été trop verrouillé, insuffisamment ouvert sur la société et ses acteurs. Quel contenu au projet social-démocrate à l’époque de la mondialisation, du capitalisme financier, de l’émergence de la Chine et l’Inde, des risques de choc des civilisations, de la croissance des flux migratoires, de la montée de l’individu, et de celle du sentiment d’insécurité ? Quelle relance du projet européen, après l’improductive addition, lors du référendum constitutionnel, des voix des antieuropéens de droite, des antieuropéens d’extrême gauche, et au motif que le projet de constitution n’avait pas assez de dimension sociale d’une partie des nôtres ?


Au plan sociologique, nous n’avons pas su faire l’alliance des classes moyennes et populaires autour d’un projet renouvelé et crédible. Nous avons trop perdu de chaque côté, d’où l’échec final à 47 % :

1) Une partie de l’électorat populaire a progressivement quitté la gauche depuis 20 ans sur les questions de sécurité et d’immigration. En 2002, la double candidature de Lionel Jospin et de Jean-Pierre Chevènement n’avait pas permis de valoriser l’acquis de la mise en place de la police de proximité. En 2007, l’encadrement militaire des jeunes délinquants (pas forcément volontaires comme actuellement) et l’appel à chaque famille à détenir un drapeau se voulaient des signaux, qui furent clairement inappropriés. Au-delà d’idées comme la sanction nécessaire au premier délit, il faut travailler davantage notre projet. Comment mieux articuler prévention et répression de la délinquance ? Quelle part prendre de la misère du monde (la citation de Michel Rocard est généralement tronquée), et comment ? Comment lutter contre les discriminations ? Quelle politique européenne sur ces questions, trop souvent confondues, de la sécurité et de l’immigration ? Quelle méthode d’élaboration initier, aujourd’hui dans l’opposition et préfigurant l’avenir, en organisant sur ces sujets comme sur d’autres les débats publics nécessaires ? Elle est distincte de la gesticulation législative permanente de la droite, et doit s’inspirer de ce qui se fait ailleurs en Europe en préalable à la décision : livre vert pour lancer le débat, livre blanc sur l’impact prévisible des projets gouvernementaux, suivi de la mise en ouvre des mesures par le Parlement, évaluation des politiques...

2) Une partie de nos concitoyens est désorientée par les délocalisations. La mondialisation est porteuse de risques et d’opportunités. Au plan micro des entreprises, il faut tirer parti des secondes en réduisant l’effet des premiers, au plan macro des pouvoirs publics nationaux et internationaux chercher à mieux la réguler. « L’Etat ne peut tout faire » de Lionel Jospin a été entendu comme « l’Etat ne peut rien faire ». La loi de modernisation sociale de janvier 2002, votée ensuite sans concertation préalable, a instauré une médiation obligatoire, rejetée du MEDEF à la CGT. Il faudra inventer autre chose. Quelle assiette pour une cotisation patronale généralisée, englobant toutes les composantes de la valeur ajoutée et les importations ? Quelles mesures spécifiques d’accompagnement en faveur des salariés victimes des délocalisations (il en existe aux Etats-Unis) ? Comment développer l’anticipation et la concertation des mutations des métiers et des restructurations des sites ?  

3) Le débat sur les 35 heures a été surréaliste lors de la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy dénonçant le fait que « tout le monde soit obligé de travailler 35 heures » et le projet socialiste proposant de « généraliser les 35 heures ». Arrêtons de confondre durée légale et durée effective du travail ! La durée légale est à 35 heures depuis 2002 pour tous les salariés ; au-delà ce sont des heures supplémentaires et il est possible, depuis les assouplissements Fillon de 2003, d’en faire 220 par an, soit une moyenne de 40 heures par semaine. Les salariés à temps complet des TPE font en moyenne 1 heure de plus par semaine que ceux des grandes entreprises selon l’enquête DARES. Le bilan de la RTT est connu, avec ses aspects positifs et négatifs : les 35 heures ont créé dans l’ensemble 350 000 emplois ; leur impact sur les conditions de vie a été dans l’ensemble apprécié par les salariés et celui sur les conditions de travail beaucoup plus diversement ; elles ont été mises en oeuvre à l’hôpital avant que des promotions suffisantes d’infirmières et d’aides-soignantes ne soient là, gonflant d’autant les comptes épargne - temps... Il n’y a désormais pas lieu de légiférer mais de laisser la durée effective évoluer de façon décentralisée par la négociation sociale et en prenant en compte les difficultés de recrutement de certains secteurs et bassins d’emploi, et les besoins de souplesse des entreprises et des salariés. Il faudra maintenant tirer le bilan avec les partenaires sociaux de la nouvelle loi sur les heures supplémentaires pour les salariés à temps complet, les salariés à temps partiel (contraint pour environ 40 % d’entre eux), les cadres et techniciens en décompte en jours, et les fonctionnaires (dont les heures supplémentaires sont moins bien reconnues et payées). 

4) Un manque de réalisme a éloigné une partie de notre électorat dans les couches moyennes salariées. Nos propositions étaient aussi inaudibles sur les retraites. Difficile de dire en même temps que la loi Fillon de 2003 n’assurait pas l’intégralité du financement (ce qui est vrai même en transférant progressivement une partie des cotisations chômage) et qu’on allait tout remettre à plat. Il fallait au moins ajouter que l’on ne reviendrait pas sur les 40 annuités, qu’il fallait renoncer aux départs anticipés sauf pour les métiers pénibles, et négocier sur les régimes spéciaux là aussi en prenant en compte la pénibilité (postés des centrales électriques, roulants de la SNCF...). Le virage ne fut amorcé que lors du débat télévisé entre les deux tours.

    5) Sur les salaires, nous avons nagé dans l’ambiguïté. 1500 euros par mois pour le SMIC brut, en fin de législature c’était la réalité prévisible sans coup de pouce ; en début de législature, c’était passer de 17 % des salariés du privé au SMIC à près de 30 %, ce qui n’est pas notre projet de société. Il y a besoin de carrières professionnelles, c’est le rôle des conventions collectives et des accords de branche. Beaucoup de minima conventionnels sont aujourd’hui en dessous du SMIC et les réduisent à néant la prise en compte de l’expérience acquise. Le gouvernement dispose pourtant d’un levier : nous aurions du dire clairement que les exonérations de cotisations des employeurs seraient revues pour les branches et entreprises qui ne remonteraient pas les minima qui sont en dessous du SMIC.

    6) Nos politiques sur le logement (point faible des politiques publiques de droite comme de gauche dans les années 90 et au début des années 2000), les banlieues, l’échec scolaire, l’assurance maladie, n’étaient pas beaucoup plus claires. Pour s’en tenir à cette dernière, quelles économies par le travail en réseau pour compenser pour partie les facteurs structurels de hausse des dépenses maladie ? Quelle frontière entre le régime général et les complémentaires ?....

    Ce qui s’est passé au Royaume-Uni après la victoire de Margaret Thatcher doit nous faire réfléchir.  Les conservateurs sont restés 18 ans au pouvoir. Les syndicats trop arc-boutés sur la défense des acquis ont été défaits d’entrée lors des grèves des mineurs et des dockers avec l’appui de l’opinion. Le parti travailliste a viré à gauche et connu de nombreux échecs électoraux. Le regroupement des libéraux et d’une scission social-démocrate a échoué dans les élections au scrutin majoritaire. Le renouveau est venu tard, de l’intérieur du parti travailliste, avec Tony Blair, dont la politique mérite (sauf sur l’Irak !) un inventaire précis. La France n’est certes pas le Royaume-Uni, mais aidons l’histoire à ne pas se répéter.  

Nous ne reviendrons pas au pouvoir simplement en nous opposant frontalement à une droite activiste et en comptant sur ses erreurs et l’usure du pouvoir. Mais en faisant le tri entre ce qui bon, ce qui est amendable, et ce qui est détestable. En nous mobilisant avec esprit d’ouverture pour les prochaines échéances électorales municipales et cantonales. Et en travaillant, dans le même temps, à notre projet avec un débat ouvert, avec des conférences thématiques prolongeant les conventions prévues sur la nation, le marché, l’individu, et en remisant les affrontements de personnes et les positionnements figés de courants.

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