Université d'automne des Gracques 2009 : "Tout changer pour que rien ne change"
L’université d’automne des Gracques a été l’occasion d’un débat d’idée sans préjugés et sans tabous entre spécialistes et acteurs publics. 5 tables rondes ont abordé des sujets économiques et sociaux. Celles du matin privilégiaient les éléments de diagnostic, celles de l’après-midi la formulation de solutions, en présence de responsables politiques. Un grand nombre de propositions, parfois divergentes, souvent complémentaires, ont été formulées pour répondre à un diagnostic globalement consensuel.
On notera l’intervention poignante de Patrick Lozès qui a profondément ému l’auditoire en narrant les expériences croisées d’un noir, d’un arabe et d’une femme, le vibrant appel d’André Azoulay pour saisir la chance de paix qui s’ouvrait au Proche-Orient, l’analyse de la crise de Kemal Dervis et son plaidoyer pour une nouvelle régulation mondiale, les recommandations dans sa conclusion de Jacques Attali et l’annonce par Bernard Spitz du commencement de la rédaction du projet politique des Gracques, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.

La prévention des crises futures
Le diagnostic de la crise
La financiarisation des économies mondiales a fait prendre une place prépondérante aux marchés financiers. Alors que les économistes ont cru voir dans les deux dernières décennies l’émergence d’un monde sans inflation (Great Moderation), celle-ci a en réalité changé de nature puisqu’elle ne porte plus sur les prix (inflation salariale) mais sur les actifs. De plus, nous vivons dans un monde systémique dans lequel les désordres ont un effet global et non plus local, comme le décrit Olivier Ferrand. Le refus de prise en compte de cette réalité nouvelle a soutenu une survalorisation généralisée des actifs (matières premières, actions, immobilier).
La conjonction de l’explosion d’une bulle boursière et d’une bulle immobilière dans des marchés mondiaux très fortement corrélés a plongé le monde dans une crise financière puis économique sans précédent. Pour Daniel Cohen, cette crise n’est pas la fin d’un cycle mais la première grande crise de la mondialisation. Il faudra donc se préparer à l’arrivée de nouvelles crises d’une ampleur inégalée. Les Etats se sont fortement mobilisés, en injectant massivement des liquidités et en soutenant les établissements financiers, et ont ainsi pu éviter le pire.
Cependant, ce sauvetage par l’action publique n’est qu’un report dans le temps et ne pourra constituer une solution systématique, comme le remarque Gilles de Margerie. Si les deux problèmes d’une dette publique insoutenable et d’un effondrement des marchés financiers se rencontraient, cela produirait un véritable cataclysme. Le cas de l’Islande préfigure une telle possibilité : le système bancaire de ce pays représentait 20 fois son PIB ! Guillaume Hannezo voit dans cet exemple le concept de too big to fail (trop important pour faillir) se muer progressivement en celui de too big to rescue (trop important pour être sauvé). Un petit pays tel que l’Islande a pu être sauvé grâce à l’appui de ses grands voisins, mais que se passerait-il si cela se produisait dans un pays majeur, se retrouvant sans marges de manœuvres du fait d’une dette publique trop importante ? La reprise du régime antérieur à la crise, business as usual, doit être fermement évitée car les corrections ne seront pas toujours possibles. Il s’agira d’anticiper l’arrivée des prochaines crises pour les prévenir. Les Etats doivent pour cela se doter d’instruments efficaces.
Des instruments pour lutter contre la récurrence des crises financières
Alors que Kemal Dervis s’interroge sur la légitimité du G20 pour imposer ses choix économiques aux autres pays, Jacques Mistral remarque qu’il s’agit une instance très efficace pour coordonner rapidement les politiques économiques, seul moyen d’endiguer une crise mondiale. Des outils de prévention devront être mis en œuvre. Par exemple, Le Brésil a mis en place une taxe de 2% sur les capitaux entrants, fait inédit, pour se protéger contre la formation de bulles. Une autre possibilité, avancée par Kemal Dervis, peut être la taxation différenciée du capital selon la durée de conservation des actifs. Enfin, pour lutter contre les bulles d’actifs, dont Daniel Cohen rappelle que les économistes savent les identifier sans pour autant prévoir leur explosion, la banque centrale ou une autorité compétente pourraient les contenir avec d’autres outils que le simple taux d’intérêt, en ciblant des objectifs, comme cela est réalisé pour l’inflation.
Les déséquilibres des échanges mondiaux, et notamment le large déficit étasunien accompagné d’excédents très importants de la Chine, que Daniel Cohen qualifie de pathologiques, ont joué un rôle important dans la genèse de la crise. Il s’agira de les résorber. Mais Kemal Dervis appelle à éviter tout ajustement brutal, car les nations pourraient basculer dans le protectionnisme.
Les marchés financiers exerçant une externalité très forte sur le reste de l’économie, le laisser-faire n’est pas souhaitable. Jacques Attali insiste sur le fait de mettre une règle de droit face au marché. A cet égard, Monique Canto-Sperber rappelle que les règles de droit existantes pourraient s’appliquer à la finance ou à l’environnement : « ne pas exposer autrui à des risques inconsidérés » . Il ne s’agit pas pour autant de brider l’approfondissement de la financiarisation car, comme le souligne Lionel Zinsou, des secteurs stratégiques pour l’avenir comme l’agriculture ou l’énergie sont très gourmands en capital.
Vers un capitalisme responsable
Un régime économique mondial accélérateur d’inégalités
Depuis vingt ans aux Etats-Unis, cœur du capitalisme mondial, les deux tiers des gains économiques liés à la croissance sont allés s’ajouter au patrimoine des 1% les plus riches. Pendant ce temps, le revenu médian des américains n’a pas évolué. La croissance du niveau de vie a été assurée durant cette période uniquement par l’endettement : c’est dans cet endettement de consommation qu’il faut percevoir la cause du déficit structurel des balances commerciale et de capitaux des Etats-Unis. Une économie qui répond aux inégalités qu’elle génère par de l’endettement n’est ni soutenable sur le long terme ni souhaitable. L’Union Européenne, se définissant comme une économie sociale de marché hautement concurrentielle, a voulu incarner une alternative conciliant progrès économique et avancées sociales. Mais, comme le note avec une pointe d’amertume Mario Monti, la concurrence fiscale entre Etats contrarie cette ambition. Les impôts tendent à se concentrer sur le travail et les politiques sociales se réduisent, ce qui constitue le chemin suivi par l’Allemagne. La France, qui repousse cette évolution à force de déficits, ne pourra échapper encore longtemps à la crise de l’Etat Providence.
Dans le même temps, les marchés financiers ont pris une ampleur considérable et utilisent des outils technologiques de gestion de plus en plus perfectionnés qui aboutissent, comme le regrette Jean-Pierre Jouyet, à une concentration du pouvoir de décision entre les mains de quelques acteurs. Face à ce fonctionnement anti-démocratique des marchés, la théorie libérale anglo-saxonne de l’entreprise a transformé le manager, auparavant arbitre entre actionnaires et salariés, en un représentant exclusif des premiers. Le profit a été institué comme but unique et les objectifs de rentabilité ont été fixés à des niveaux excessifs, pénalisant toutes les activités ne permettant pas un rendement immédiat. Les entreprises, de plus en plus globalisées, sont de moins en moins sensibles aux intérêts des sociétés dans lequel elles s’inscrivaient.
Olivier Ferrand note que l’un des facteurs fondamentaux de la formation des inégalités salariales est la demande d’emploi en cloche inversée de l’économie : la demande est forte en emplois très peu qualifiés, notamment dans les services à la personne, et en emplois fortement qualifiés, dans les hautes technologies. Alors que les activités innovantes critiques pour notre avenir (biotechnologies, technologies de l’information et de la communication, technologies vertes…) nécessitent un financement continu sur le long terme, Gérard Collomb déplore que les marchés soient animés de cycles qui les mettent en péril régulièrement à travers des problèmes de financement de court terme.
Des pistes de réformes
Pour Roger Godino, l’entreprise est un construit social qui s’effrite s’il n’existe pas certaines formes de stabilité. Il propose de redonner un pouvoir décisionnaire aux salariés dans l’entreprise, de mener des comparaisons systématiques des pratiques salariales dans les entreprises (benchmarking social) et enfin de réformer en profondeur l’enseignement du management. Gaby Bonnand remet en cause le profit comme incitation fondamentale dans le capitalisme en rappelant que l’objectif principal d’une entreprise est la fourniture d’un service dans les conditions optimales. Il remarque que les fonds salariaux, qui représentent 200 milliards d’euros, pourraient être utilisés pour réguler la finance (le CAC 40 représente 1000 milliards d’euros) en allouant les ressources suivant les indicateurs sociaux parallèlement à la rentabilité. Marielle de Sarnez fustige l’objectif systématique d’une rentabilité supérieure à 6-7% dans le secteur privé qui privilégie la création de valeur sur le très court terme et apparaît donc néfaste à la croissance. Franco Bassanini, rappelle que l’Union Européenne dispose d’une force financière importante à travers l’épargne de ses ménages. Celle-ci pourrait être utilisée pour l’investissement dans les infrastructures ou la recherche. C’est cette épargne qui est utilisée dans le cadre du fond Magritte, qui réunit la Banque Européenne d’Investissement, ainsi que des partenaires allemands, français, italiens, anglais et polonais, chargé de l’investissement dans les infrastructures européennes.
Un capitalisme responsable doit prendre en compte les aspirations des pays en développement. Stéphane Boujnah fait remarquer que si la question pour les pays développés est de changer pour que rien ne change, pour les émergents, le problème est plutôt de changer pour que tout change. Lionel Zinsou ironise sur la réaction très vive à la crise qui contraste avec le fatalisme dont font preuve les responsables des pays développés. La crise a démontré que l’urgence permettait de lever les barrières supposées des réformes les plus radicales : nationalisations et privatisations associés à des transferts de fonds massifs ont été réalisées en un temps record. Il fait alors une remarque incisive : pourquoi n’est-on pas aussi rapides pour traiter le problème alimentaire, par exemple ?
Réformer le capitalisme passera également par une prise en compte accrue du long terme dans les décisions politiques. Cependant, Lucile Schmid souligne que le long terme est associé chez l’individu à l’idée d’une déréalisation, d’où l’angoisse associée à celui-ci. Olivier Ferrand estime que les générations futures doivent être représentées. Il considère le GIEC comme une institution capable de jouer ce rôle. Pour Gilles Finkelstein, plutôt que les scientifiques, ce rôle incombe plutôt aux politiques. A cet égard, Stéphane Boujnah rappelle aux femmes et hommes politiques leur devoir : « les politiciens regardent les urnes, les hommes d’Etat regardent les berceaux ».
La question écologique n’est-elle pas l’exemple même de préoccupation de long terme dont le politique doit se saisir ? Roland Cayrol constate qu’alors que la crise sévit, les individus, contre toute attente, se préoccupent de plus en plus de développement durable. Jean-Vincent Placé voit dans le modèle écologiste la continuité de la pensée de gauche et un nouveau modèle social, alternative crédible au libéralisme. Marianne de Sarnez défend quant à elle l’idée d’un dépassement des clivages, des oppositions gauche-droite qui appartiennent au passé, au profit du déploiement d’une pensée progressiste.
Jacques Attali rappelle que la vraie opposition ne se situe pas entre marché et Etat puisque l’Etat de droit est nécessaire au bon fonctionnement des marchés. L’opposition réelle existe entre le marchand et le gratuit, financé par l’Etat ou par les initiatives spontanées des acteurs. Il reste à déterminer les rôles respectifs de l’un et l’autre : c’est dans cette définition que doivent prendre position les courants politiques.
Mieux vivre ensemble
Une société fragmentée en quête d’individualité
Jacques Attali décrit la société actuelle comme la manifestation du triomphe du désir d’individualité. Or, la liberté individuelle comme valeur suprême mène à la déloyauté dans les contrats sociaux implicites ou explicites : le contrat de travail, le contrat social, le contrat sentimental… Symptôme de cette mutation, Lucile Schmid note que les jeunes se projettent plus volontiers dans l’entrepreneuriat que le salariat, perçu comme un renoncement à soi. Jusqu’où s’approfondira cette quête d’individualité ? René Frydman note qu’il existe un conflit fort entre individualisation de la société et intervention collective, surtout pour protéger les plus démunis.
Patrick Lozès rappelle que nous vivons dans une société dans laquelle les discriminations sont très présentes. Ces manifestations permanentes de discrimination par la société produisent une dualité dans la représentation du soi chez les minorités. Celles-ci se sentent à la fois comme appartenant à la nation et appartenant à la minorité à laquelle la société ne cesse de leur rappeler leur appartenance. En réponse à une crise majeure, notre nation a toujours réagi par de l’exclusion, alors qu’elle est capable de la plus grande intégration par ailleurs. René Sylvestre constate l’échec de notre système éducatif qui produit des inégalités fortes, au contraire de ce qui est annoncé, alors que des ressources très importantes lui sont affectées. En particulier, l’échec d’orientation n’est rattrapable que pour les jeunes des milieux favorisés. Pour Gilles Finkelstein, auteur du descenseur social, le sentiment d’inégalité ne se pose plus de la même manière pour les catégories sociales défavorisées : elles ne se projettent plus sur les catégories situées immédiatement au-dessus mais surveillent la progression des catégories situées en dessous. Cette évolution des représentations n’est pas favorable au développement des politiques de solidarité.
La liberté et la diversité comme forces collectives
Hakim El-Karaoui remarque que les enfants d’immigrés réussissent mieux que les autres toutes choses égales par ailleurs. Cette envie de réussir des enfants d’immigrés pourrait être mieux utilisée, comme moteur de la nation française. Pour Anne Hidalgo, la mixité sociale et culturelle doit être favorisée, notamment à travers un urbanisme raisonné, en contraste avec les grandes barres d’immeubles qui ont été érigées dans le passé. René Sylvestre propose d’instaurer un contrat d’objectif associé à un prêt aux étudiants des milieux défavorisés, remboursable uniquement si l’étudiant n’a pas respecté son engagement. Une telle mesure permettrait qu’il ne soit plus possible pour un citoyen de dire qu’il n’a pu faire d’études par manque de moyens. Il s’agira d’étudier le principe de généraliser ce type de contrat, s’apparentant fortement au microcrédit, afin de lutter en amont contre toutes les discriminations, en donnant à chacun les moyens de déployer ses talents et de devenir ainsi un sujet du devenir social. En cela, il est possible de concilier libéralisme et solidarité, comme le préconise Monique Canto-Sperber. L’Etat a l’obligation de donner aux individus les moyens d’exercer leur liberté, à travers la santé, l’éducation. On retrouve la théorie des capabilités d’Amartya Sen. Gaby Bonnand regrette que ce type d’action, qui se concentre sur la liberté individuelle, contraste avec la tendance systématique de l’Etat à l’assistance, qui stigmatise les individus.
Monique Canto-Sperber note qu’il existe des valeurs humaines fortes qui limitent le volontarisme politique. La droite fait souvent appel à ces valeurs alors que la gauche, dans sa volonté d’intervention et d’égalitarisme, en fait trop souvent abstraction. Elle rappelle les principales valeurs auxquelles sont attachés les français : le travail, la famille, l’apprentissage, la légitimité. Cette dernière valeur est trop souvent confondue avec celle de l’autorité. L’antinomie entre une valeur fondamentale reconnue par les français et le principe d’une réforme est la source de profonds échecs. L’échec de la politique des 35 heures s’explique par son opposition à la valeur travail telle que reconnue par les français. L’échec des réformes récentes concernant l’hôpital et l’université se comprend par la confusion du gouvernement entre autorité et légitimité. Le directeur d’hôpital ou le président d’université, représentant de l’autorité, n’est pas pour autant le porteur de la légitimité, d’où les vives résistances contre les réformes engagées visant à renforcer leur pouvoir. Lorsque les valeurs ne sont pas en cause, une action se doit pour réussir de reposer au moins sur les ressources existantes si elles peuvent être mobilisées. Si l’on tente d’imposer le primat l’organisation sur le papier, il faut s’attendre à une faible mobilisation voire un rejet de notre société. René Frydman cite l’exemple récent de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 dans laquelle les centres de vaccination ont été localisés dans des gymnases alors que la couverture du territoire que permettent les hôpitaux ou les cabinets de médecins généralistes aurait pu être utilisée.
La puissance publique ne peut pas pénétrer trop profondément dans la sphère privée. Pour Roland Cayrol, le bonheur n’appartient pas à l’Etat, ni au domaine des choix collectifs. L’individu doit être acteur de lui-même, être en mesure de prendre des risques comme le rappelle Erik Orsenna. Jacques Attali tente de réconcilier pensée de gauche et individualisme. Tandis que l’individualisme poussé à l’extrême plonge l’humanité dans la barbarie, l’altruisme qui caractérise la pensée de gauche connaît le risque de l’angélisme. C’est pourquoi il propose que la pensée de gauche se refonde sur le principe d’un altruisme intéressé.
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